L’Action Chrétienne en Orient a invité trois jeunes du Proche-Orient à venir découvrir Strasbourg puis à participer à la « Summer School » organisée par ABC-Climont (avec la pasteure Alexandra Breukink) ce mois de juillet 2026. C’est la 2ème fois que l’ACO s’associe à ABC-Climont pour cette rencontre dont le thème portait, cette année, sur les « narratifs » que nous construisons et qui conduisent soit au conflit, soit à la paix (présentation de la rencontre sur cette page d’ABC-Climont). La « Summer School » était ouverte à des jeunes de différents horizons culturels et croyants, et les échanges se sont tenus en anglais.

Découvrez le témoignage de Garabed Bedikian, libanais, issu de la communauté arménienne et étudiant en théologie à la NEST (faculté de théologie protestante de Beyrouth).

Nous avons eu la chance d’être accueillis par l’ACO à Strasbourg pendant quatre jours. Venant du Liban et de Palestine, nous avons découvert la culture et l’histoire de l’Alsace, visité de magnifiques sites touristiques et participé au culte du dimanche en apportant notre propre contribution. Ce début accueillant a imprégné toute l’expérience d’un esprit d’hospitalité, de rencontre et de respect mutuel. Ce fut très enrichissant d’être accueillis dans un lieu si riche en histoire et en culture, et de sentir que notre présence et nos voix venues du Moyen-Orient étaient non seulement acceptées, mais aussi appréciées.

Mon expérience au sein du programme de la « Summer School » dans la région de Climont, en France, a été profondément enrichissante, inspirante et inoubliable. Le cadre lui-même faisait partie du cadeau : calme, verdoyant et merveilleusement serein, il nous a offert un espace paisible pour réfléchir, écouter, apprendre et partager. Entourée d’étudiants venus de différents pays d’Europe et du Moyen-Orient, j’ai eu le sentiment qu’il s’agissait de bien plus qu’un simple programme universitaire ; c’était une véritable rencontre humaine au-delà des cultures, des histoires et des appartenances religieuses. Le fait que l’ACO ait invité des étudiants du Moyen-Orient a rendu cette expérience encore plus spéciale, car cela a permis de créer un espace où les voix de notre région pouvaient être entendues et valorisées en dialogue avec les récits (ou narratifs) européens.

En tant qu’Arménien libanaise, originaire du Liban et membre de l’Église évangélique arménienne, j’ai partagé mon histoire personnelle avec gratitude et humilité. J’ai constaté que cette « Summer School » offrait à chacun d’entre nous la possibilité de s’exprimer à partir de son propre parcours, tout en apprenant des récits des autres. Ce qui m’a le plus marquée, c’est le respect sincère qui régnait entre les participants. Même lorsque nos histoires étaient différentes, et parfois marquées par la souffrance ou les conflits, nous nous écoutions attentivement et avec ouverture d’esprit. Cela a créé un climat de confiance qui nous a permis de commencer à tisser des liens de compréhension au-delà de nos différences.

Chaque journée du programme a abordé des thèmes importants, non seulement riches sur le plan intellectuel, mais aussi source de transformation personnelle. Le premier jour, intitulé « We are creatures of narrative » (Nous sommes des êtres façonnés par des récits), nous avons réfléchi à la manière dont les êtres humains se comprennent eux-mêmes et comprennent les autres à travers les récits. Cela m’a aidé à prendre conscience que le « narratif » n’est jamais neutre ; il façonne l’identité, la mémoire et même la façon dont nous interprétons les conflits. La deuxième journée, intitulée « Parler de l’Europe : des récits de l’intérieur et de l’extérieur », a été particulièrement enrichissante car elle a ouvert un espace de réflexion sur l’Europe, non seulement en tant qu’entité géographique ou politique, mais aussi en tant qu’histoire humaine partagée, racontée sous de multiples angles. Cela a été important pour moi, en tant que personne originaire du Moyen-Orient, car cela m’a rappelé que l’Europe et le Moyen-Orient sont liés depuis longtemps par l’histoire, la religion, les migrations et les échanges culturels.

Un autre aspect marquant du programme a été l’accent mis sur la manière dont les récits peuvent servir soit à diviser, soit à apaiser. Les discussions nous ont aidés à comprendre que les récits peuvent devenir des outils d’exclusion, de propagande et de guerre, mais qu’ils peuvent également devenir des outils de vérité, de mémoire et de réconciliation. J’ai apprécié le fait que nous n’ayons pas seulement abordé les conflits en termes abstraits ; nous avons examiné comment la narration, le discours public et la mémoire historique peuvent façonner les sociétés. Ces conversations étaient particulièrement pertinentes dans le monde d’aujourd’hui, où les malentendus entre les gens s’aggravent souvent lorsqu’une partie refuse d’écouter le récit de l’autre.

La visite du château du Haut-Koenigsbourg a été l’un des moments les plus mémorables de « la Summer School ». Le château, qui domine le paysage, était à la fois magnifique et imposant. Il semblait porter en lui la mémoire de siècles de conflits, de restauration et de résilience. Savoir que ce château avait été le témoin de rivalités entre souverains, de périodes de destruction puis de restauration a donné à cette visite une signification plus profonde. Ce n’était pas seulement un site historique, mais aussi un symbole de la façon dont les lieux peuvent conserver la mémoire et dont l’histoire peut être préservée sans être glorifiée. En parcourant le château, j’ai eu le sentiment qu’il nous rappelait discrètement que même des murs solides ne peuvent empêcher les souffrances de la guerre, mais qu’ils peuvent par la suite devenir des lieux de réflexion et d’apprentissage.

Notre séjour dans la région de Strasbourg a également donné une dimension particulière à nos discussions sur la guerre et la réconciliation. Strasbourg est un lieu où les différentes couches de l’histoire européenne sont visibles, notamment en ce qui concerne les tensions et les conflits entre la France et l’Allemagne. Cela en a fait un cadre idéal pour aborder la manière dont les récits de guerre sont mémorisés, transmis et parfois surmontés. Strasbourg semblait incarner à elle-même la possibilité d’une réconciliation, car elle se trouve dans une région qui a connu la division mais qui est également devenue un symbole de coopération et d’unité. Pour moi, cela a été l’un des enseignements les plus marquants du programme : la réconciliation ne commence pas par l’effacement de l’histoire, mais par le fait de l’affronter honnêtement, puis de choisir de construire quelque chose de meilleur.

Ce qui a rendu ce programme si précieux, ce n’était pas seulement son contenu, mais aussi l’atmosphère dans laquelle il s’est déroulé. La beauté sereine de Climont, l’organisation soignée et le choix minutieux des intervenants ont créé un environnement propice à une réflexion sérieuse et naturelle. J’ai été particulièrement encouragée par la manière dont l’histoire de chaque personne était considérée comme digne d’attention. Dans un monde qui réduit souvent les gens à des étiquettes ou à des catégories politiques, cette « Summer School » m’a rappelé que chaque être humain porte en lui un récit qui mérite d’être entendu. Cette vérité simple mais profonde peut changer notre façon d’aborder l’éducation, le dialogue et la consolidation de la paix.

En repensant à cette expérience, je suis reconnaissante d’avoir eu l’occasion d’y participer. Je reviens de la « Summer School » avec une appréciation plus profonde du pouvoir du récit, une meilleure connaissance des histoires qui façonnent l’Europe et le Moyen-Orient, et la conviction renouvelée que la réconciliation est possible lorsque les gens s’écoutent avec honnêteté et empathie. Ce programme n’a pas seulement été un parcours éducatif ; ce fut aussi un parcours spirituel et humain. Il m’a montré que lorsque des personnes issues de différentes régions se réunissent dans le respect, la vérité et l’ouverture d’esprit, elles font bien plus qu’échanger des idées : elles commencent à construire la paix.

Garabed Bedikian