Au Moyen-Orient, dans un contexte de tensions géopolitiques fortes, la pandémie du COVID-19 est venue frapper des pays déjà bouleversés par de graves crises. Les nécessaires mesures de prévention et de confinement ont un impact considérable sur les conditions de vie déjà précaires de millions de personnes. Heureusement, pour l’instant, le nombre de décès reste relativement bas à l’exception de l’Iran qui fut assez tôt un foyer majeur d’infection.

            La situation du Liban est particulièrement révélatrice. Le pays des Cèdres a pris dès le début du mois de mars des mesures importantes suivies d’un confinement et d’une mobilisation exemplaire du système de soins. Le dé-confinement entamé depuis la fin avril est très progressif et face à une nouvelle hausse des contaminations, une parenthèse de re-confinement a déjà été vécue en mai. Pour l’instant seuls près d’une trentaine de décès ont été recensés mais ce « bon chiffre » s’inscrit dans un contexte social et économique extrêmement difficile.

            En effet depuis l’automne dernier et plus particulièrement à partir de février 2020, le Liban s’enfonce dans une crise majeure : faillite de l’Etat, chute de la livre libanaise, inflation galopante, augmentation du chômage, baisse des revenus, restrictions bancaires… Avec l’arrêt de l’activité économique liée au confinement, cette crise s’est encore considérablement aggravée et plus de 50% des libanais se trouvent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Dans le nord du pays, la pasteure de Tripoli, Rola Sleiman, nous confie que sa paroisse vient maintenant en aide à des familles qu’elle n’aurait jamais imaginé devoir secourir.

            Cette situation difficile avait engendré dès le mois d’octobre 2019 un mouvement de contestation sociale pacifique dirigée contre le système politique accusé de corruption et d’incompétence. Les Eglises avaient officiellement soutenu les revendications des manifestants qui aboutirent à la chute du gouvernement et l’exigence de la formation d’un nouveau gouvernement « technocratique » et non-politisé. En raison du confinement la contestation s’était arrêtée mais dès le début du dé-confinement des heurts violents se produisirent à Tripoli. La misère engendrée par l’inflation amena des manifestants à vandaliser des agences bancaires et l’armée dut intervenir. Le samedi 6 juin de nouvelles manifestations, cette fois-ci à Beyrouth, ont amené à des confrontations faisant 50 blessés.

Le nouveau gouvernement, qui vient de passer les cap des  100 premiers jours d’exercice, se voit donc vu confronté à la gestion de la situation sanitaire, aux énormes difficultés sociales et au défi de réformer le pays pour trouver des solutions à la crise économique.

            Au niveau des Eglises protestantes, comme partout ailleurs, la crise complique bien sûr considérablement le fonctionnement quotidien des institutions et des œuvres. Comme chez nous le confinement a amené les communautés à se déployer encore davantage via les supports modernes de communication pour célébrer des cultes, vivre des temps de partage et de soutien essentiel en ce temps de crise.

Une préoccupation importante est celle de l’éducation où les protestants sont particulièrement engagés via des écoles de qualité. La situation économique avait déjà fragilisé beaucoup d’établissements, les parents ne pouvant assumer leurs charges, alors que l’école est tenue de verser intégralement leurs salaries aux enseignants. Les universités et écoles ont plus ou moins réussi à dispenser des cours par des moyens informatiques modernes, mais le confinement a révélé que les élèves n’avaient pas des chances égales d’éducation vu la difficulté d’accès aux équipements informatiques. Un autre défi est celui que représente la chute du nombre des étudiants universitaires, faute de moyens.

            Malgré toutes ces difficultés l’engagement des Eglises s’intensifie envers les libanais les plus pauvres et les nombreux réfugiés syriens présents dans les camps. Depuis le confinement le centre d’Action Sociale des Eglises protestantes arméniennes, situé dans la banlieue pauvre de Bourj Hammoud, renouvelle son action pour répondre à l’augmentation des besoins dans plusieurs domaines : aide au logement, aide alimentaire, suivi sanitaire et médical, accompagnement de personnes isolées et dépendantes, projet particulier pour la petite enfance, aide éducative à distance, soutien moral, social et spirituel. Des programmes qui s’adressent autant aux libanais qu’aux réfugiés syriens.

            Le Synode Arabe, la principale Eglise protestante de langue arabe, a lancé de son côté deux projets via sa nouvelle ONG « Compassion Protestant Society ». Le premier consiste à fournir des colis sanitaires et des informations de prévention auprès de réfugiés syriens vivant dans des camps. Le second vise à aider des familles libanaises en situation de grande précarité, sur le plan alimentaire. Ces projets ont pour objectif de toucher chaque fois mille familles et sont menés via le réseau des paroisses du Synode. L’argent initial pour démarrer ceux deux projets a été versé par les pasteurs du Synode qui ont tous décidé de donner une moitié de leur salaire mensuel à cet effet.

L’ACO soutient bien sûr ces projets et cherche des relais pour augmenter l’aide nécessaire. La Fondation du Protestantisme a répondu positivement et nous en sommes très reconnaissants.

Nos frères et sœurs de ce Moyen-Orient meurtris nous partagent leurs craintes et leurs espérances. L’accumulation de crises risque aura sans doute des conséquences sur une longue durée mais une plus grande responsabilisation se fait jour au niveau politique et communautaire. Les organisations culturelles, universitaires, les Eglises et institutions caritatives se mobilisent pleinement, avec ingéniosité, « en virtuel » comme « en réel ».

Comme l’exprime une amie libanaise de l’ACO, Mme Anie Boudjikanian : « le Covid-19 nous a révélé l’extrême fragilité et l’interdépendance humaines. Les distinctions Nord-Sud, riches – pauvre, ont été bafouées. Cette souffrance de grande envergure donnera un sens à notre vie, une responsabilisation pour l’édification de notre prochain et celle de nos frères aux confins de notre planète. »

Pour aller plus loin nous vous invitons à écouter l’excellent reportage diffusé sur France Culture « Le Liban au bord du gouffre » en cliquant ici.

Le magazine « Le Nouveau Messager » a publié cet article dans une version plus courte (édition spéciale 55/56 juillet-août 2020).